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Le campagnard déserteQui a prétendu que Léo Dorais était une cervelle brûlée ? Bien sûr, il s’était enrôlé dans le 22e à la suite d’un apparent coup de tête.
Voici en quelles circonstances : en 1938, Léo militait au Parti communiste, section Québec. Tim Buck, le secrétaire général du parti, prêchait alors l’union sacrée des travailleurs pour combattre l’hyène hitlérienne qui se préparait à dévorer l’Europe.
Encore adolescent, orphelin depuis peu et ostracisé dans son propre village comme le sont les originaux et les idéalistes, Léo décida - en parfait accord là-dessus avec son chef de section - de chausser la botte militaire. Ça sentait la catastrophe imminente et le Parti voulait s’assurer de placer ses militants dans le ventre du fameux cheval de guerre afin d’être en mesure de diffuser ses mots d’ordres au moment le plus propice, le plus efficace ; de plus, le jeune homme se voyait investi de la mission de renseigner ses camarades sur les troupes et les manoeuvres.
Puis vint le pacte de non-agression germano-soviétique, et hélas vint la guerre finalement. La conjoncture politique fut bouleversée, de même que les idées de Léo. Le parti dénonçait maintenant la participation du Canada à cette guerre impérialiste entre pays capitalistes et impérialistes ; Léo prônait alors à cette époque les vertus certaines de la paix. Belle façon dans ce temple de Mars de se mettre tout le monde à dos. Même que l’aumônier du bataillon, au lieu de tenter de ramener la brebis égarée au sein du troupeau, conseillait d’éviter la bête galeuse. Peu après, on le cloua au cachot pour une semaine ; il continuait à semer sa parole séditieuse. On l’enferma ensuite pendant un mois, puis deux. Il poursuivait néanmoins sa propagande. Il affirmait que jamais il ne ferait de son gré des orphelins ni des veuves dans l’unique but de permettre à ces camouflés de marchands de canons du diable de vendre et revendre leurs inépuisables stocks d’armes.
Des bateaux bourrés de fantassins levaient l’ancre chaque semaine de Québec, en route vers l’Angleterre ; lui croupissait dans des cellules humides. Un jour cependant, son matricule parut sur une liste de départ. Au début de juin 1941, alors qu’il devait s’embarquer dans les prochains jours, il se glissa sous la clôture de la caserne et disparut.
2Léo alla frapper chez son chef de section, cherchant un refuge ; celui-ci le reçut à la sauvette : à contre-coeur pour tout dire. Il invoqua l’étroite surveillance dont il faisait l’objet, la sécurité du Parti - alors clandestin, il est vrai - et lui ordonna sèchement de ne plus revenir.
- Va te cacher à ta ferme. J’enverrai un messager te ravitailler et te donner de nouvelles directives. Courage, camarade.
3
Léo possédait une cabane sur une terre de roche à Saint-Malachie, dans les Appalaches. Héritée de son père, la ferme était abandonnée depuis près de trois ans. Le déserteur mit une semaine à s’y rendre, marchant la nuit, dormant le jour, se nourrissant de légumes volés dans des jardins.
Les premiers jours de sa cavale, il se cacha, évitant toute rencontre, de peur d’être dénoncé. La deuxième semaine cependant, il risqua une excursion au village voisin, en plein jour : il lui fallait absolument s’approvisionner puisque l’émissaire promis refusait d’arriver et qu’il avait épuisé ses réserves de bouche. Le Parti ne l’avait sûrement pas abandonné. Cela devait s’expliquer dialectiquement. Sans doute ses camarades étaient-ils talonnés par la RCMP ; il était aussi fort possible que l’envoyé n’ait pas trouvé la maison...
Toujours est-il qu’en revenant d’Abénakis - c’est le nom du village voisin - il vit de loin un convoi militaire roulant dans sa direction. Il s’allongea dans l’herbe haute et il eut le temps d’apercevoir à travers les tiges des quenouilles, les lettres MP peintes en blanc sur les portières des jeeps, sigle vilipendé par les soudards, les déserteurs et les réfractaires.
4
La nuit tombée, il rentra chez lui et se mit en devoir d’explorer les lieux pouvant servir de refuge sûr en cas d’alerte. Outre la maison, la ferme comprenait un poulailler fort délabré, une porcherie et un appentis accroché à la maison dans lequel on cordait naguère les bûches d’érable. Il explora encore le grenier, la cave et le puits. Il songea aussi à une éventuelle fuite à travers les bois mais cela ne lui chantait pas plus qu’il ne faut car il savait la forêt peuplée de loups et d’ours. De temps en temps, il entendait la foudre labourer les cieux. Le temps avait été maussade toute la journée. De longs et lourds nuages masquaient les étoiles, naviguaient sur l’océan gazeux.
- Ces salauds vont sûrement rentrer à la caserne cette nuit, pensa Léo avant de s’endormir.
5Il sommeillait depuis une vingtaine de minutes quand le grondement de véhicules approchant le fit sursauter. Les jeeps ! Les jeeps qui s’engageaient sur son terrain ! Il rampa jusqu’à la porte arrière et s’évanouit dans l’obscurité. Presque au même moment, des crosses de carabines fracassaient la porte avant. Un sergent, révolver au poing ouvrait la marche, suivi de cinq ou six gaillard dont certains portaient des torches électriques. Le chef ordonna qu’on fouille les lieux. On lui ramena bientôt un uniforme kaki et les reliefs d’un souper, preuves irréfutables du passage de Léo en cet endroit.
- Fouillez encore. Cherchez dans les bâtiments, partout. Il me faut ce trouillard de déserteur bolchevique, cria le sergent.
Les recherches échouèrent : Léo s’était évaporé dans la nature, semblait-il.
6Tout bon soldat amène dans sa giberne, en plus de ses cartouches, des munitions liquides pour occuper les périodes de trêve ou de désoeuvrement. C’est assez dire que l’alcool ne tarda pas à se promener sous la lueur vacillante d’une lampe à l’huile dénichée dans la cuisine.
Vers minuit, Léo, caché dans le puits, entendit le bruit de bottines qui heurtaient des cailloux, écrasaient du gravier, faisaient crisser le sable. Le dos appuyé contre la paroi glaiseuse de la cavité, il ne broncha pas. Son coeur battait la chamade, menaçait de rompre sa poitrine. Calme-toi, calme-toi, mon vieux, lui ordonna-t-il. L’homme traqué enfonça ses mains gelées dans les poches trempées de sa vareuse ; ses ongles s’incarnaient dans ses paumes... Là-haut, une main souleva le couvercle du puits ; un buste se pencha au dessus du trou d’ombre. Soudain un faisceau lumineux perça les ténèbres, se promena un instant au dessus de l’eau.
- Bien ! La source n’est pas tarie.
Le soldat tira le câble, ramena un baquet rempli d’eau et s’aspergea le visage, espérant ainsi chasser son ivresse. Il laissa négligemment tomber la grosse corde et le seau dans l’herbe et il se soulagea ensuite sans plus de façon avant de retourner à sa beuverie non sans avoir gracieusement craché dans le trou et fait claquer le lourd couvercle.
L’eau commença à s'abattre ; en gouttelettes d’abord, fines et tièdes, ensuite en gouttes serrées, plus froides. Les nuages entraient en collision, se disloquaient, déversaient des masses d’eau. La pluie survenait en trombes, en zébrures, en rafales, en tourbillons, en bourrasques. Le vent clapotait, frappait, chantait, hurlait. Le tonnerre battait sa grosse caisse. Les éclairs zigzaguaient, remplissaient le ciel de feux d’artifices. Les soldats, le nez collé aux carreaux souriaient béatement. Quel réconfort de se savoir à l’abri, fut-ce dans une misérable bicoque, quand survient un orage tel qu’on n’en pas deux dans une décennie.
En bas, dans son trou, Léo se voyait prisonnier, prisonnier comme toujours. Cette fois cependant, il s’était enfermé lui-même.
7La tempête se calma au matin. Les soldats ronflaient depuis longtemps lorsque le sergent revint avec la brigade canine. Aussitôt détachés, les chiens s’élancèrent vers le puits en jappant come s’is eussent été atteints de rage. Le sergent souleva le couvercle : un corps flottait, les bras en croix, la tête dans l’eau.
Le lendemain, l’opération Barbarossa commençait dans les steppes ukrainiennes. Hitler attaquait l’URSS. Ce même jour, Staline enjoignait les communistes du monde entier de se liguer pour abattre le vautour fasciste.
Conception et réalisation : Donald Lacoste 2008
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Kébek Presse - Textes - Le déserteur
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Voici en quelles circonstances : en 1938, Léo militait au Parti communiste, section Québec. Tim Buck, le secrétaire général du parti, prêchait alors l’union sacrée des travailleurs pour combattre l’hyène hitlérienne qui se préparait à dévorer l’Europe.
Encore adolescent, orphelin depuis peu et ostracisé dans son propre village comme le sont les originaux et les idéalistes, Léo décida - en parfait accord là-dessus avec son chef de section - de chausser la botte militaire. Ça sentait la catastrophe imminente et le Parti voulait s’assurer de placer ses militants dans le ventre du fameux cheval de guerre afin d’être en mesure de diffuser ses mots d’ordres au moment le plus propice, le plus efficace ; de plus, le jeune homme se voyait investi de la mission de renseigner ses camarades sur les troupes et les manoeuvres.
Puis vint le pacte de non-agression germano-soviétique, et hélas vint la guerre finalement. La conjoncture politique fut bouleversée, de même que les idées de Léo. Le parti dénonçait maintenant la participation du Canada à cette guerre impérialiste entre pays capitalistes et impérialistes ; Léo prônait alors à cette époque les vertus certaines de la paix. Belle façon dans ce temple de Mars de se mettre tout le monde à dos. Même que l’aumônier du bataillon, au lieu de tenter de ramener la brebis égarée au sein du troupeau, conseillait d’éviter la bête galeuse. Peu après, on le cloua au cachot pour une semaine ; il continuait à semer sa parole séditieuse. On l’enferma ensuite pendant un mois, puis deux. Il poursuivait néanmoins sa propagande. Il affirmait que jamais il ne ferait de son gré des orphelins ni des veuves dans l’unique but de permettre à ces camouflés de marchands de canons du diable de vendre et revendre leurs inépuisables stocks d’armes.
Des bateaux bourrés de fantassins levaient l’ancre chaque semaine de Québec, en route vers l’Angleterre ; lui croupissait dans des cellules humides. Un jour cependant, son matricule parut sur une liste de départ. Au début de juin 1941, alors qu’il devait s’embarquer dans les prochains jours, il se glissa sous la clôture de la caserne et disparut.
2Léo alla frapper chez son chef de section, cherchant un refuge ; celui-ci le reçut à la sauvette : à contre-coeur pour tout dire. Il invoqua l’étroite surveillance dont il faisait l’objet, la sécurité du Parti - alors clandestin, il est vrai - et lui ordonna sèchement de ne plus revenir.
- Va te cacher à ta ferme. J’enverrai un messager te ravitailler et te donner de nouvelles directives. Courage, camarade.
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Léo possédait une cabane sur une terre de roche à Saint-Malachie, dans les Appalaches. Héritée de son père, la ferme était abandonnée depuis près de trois ans. Le déserteur mit une semaine à s’y rendre, marchant la nuit, dormant le jour, se nourrissant de légumes volés dans des jardins.
Les premiers jours de sa cavale, il se cacha, évitant toute rencontre, de peur d’être dénoncé. La deuxième semaine cependant, il risqua une excursion au village voisin, en plein jour : il lui fallait absolument s’approvisionner puisque l’émissaire promis refusait d’arriver et qu’il avait épuisé ses réserves de bouche. Le Parti ne l’avait sûrement pas abandonné. Cela devait s’expliquer dialectiquement. Sans doute ses camarades étaient-ils talonnés par la RCMP ; il était aussi fort possible que l’envoyé n’ait pas trouvé la maison...
Toujours est-il qu’en revenant d’Abénakis - c’est le nom du village voisin - il vit de loin un convoi militaire roulant dans sa direction. Il s’allongea dans l’herbe haute et il eut le temps d’apercevoir à travers les tiges des quenouilles, les lettres MP peintes en blanc sur les portières des jeeps, sigle vilipendé par les soudards, les déserteurs et les réfractaires.
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La nuit tombée, il rentra chez lui et se mit en devoir d’explorer les lieux pouvant servir de refuge sûr en cas d’alerte. Outre la maison, la ferme comprenait un poulailler fort délabré, une porcherie et un appentis accroché à la maison dans lequel on cordait naguère les bûches d’érable. Il explora encore le grenier, la cave et le puits. Il songea aussi à une éventuelle fuite à travers les bois mais cela ne lui chantait pas plus qu’il ne faut car il savait la forêt peuplée de loups et d’ours. De temps en temps, il entendait la foudre labourer les cieux. Le temps avait été maussade toute la journée. De longs et lourds nuages masquaient les étoiles, naviguaient sur l’océan gazeux.
- Ces salauds vont sûrement rentrer à la caserne cette nuit, pensa Léo avant de s’endormir.
5Il sommeillait depuis une vingtaine de minutes quand le grondement de véhicules approchant le fit sursauter. Les jeeps ! Les jeeps qui s’engageaient sur son terrain ! Il rampa jusqu’à la porte arrière et s’évanouit dans l’obscurité. Presque au même moment, des crosses de carabines fracassaient la porte avant. Un sergent, révolver au poing ouvrait la marche, suivi de cinq ou six gaillard dont certains portaient des torches électriques. Le chef ordonna qu’on fouille les lieux. On lui ramena bientôt un uniforme kaki et les reliefs d’un souper, preuves irréfutables du passage de Léo en cet endroit.
- Fouillez encore. Cherchez dans les bâtiments, partout. Il me faut ce trouillard de déserteur bolchevique, cria le sergent.
Les recherches échouèrent : Léo s’était évaporé dans la nature, semblait-il.
6Tout bon soldat amène dans sa giberne, en plus de ses cartouches, des munitions liquides pour occuper les périodes de trêve ou de désoeuvrement. C’est assez dire que l’alcool ne tarda pas à se promener sous la lueur vacillante d’une lampe à l’huile dénichée dans la cuisine.
Vers minuit, Léo, caché dans le puits, entendit le bruit de bottines qui heurtaient des cailloux, écrasaient du gravier, faisaient crisser le sable. Le dos appuyé contre la paroi glaiseuse de la cavité, il ne broncha pas. Son coeur battait la chamade, menaçait de rompre sa poitrine. Calme-toi, calme-toi, mon vieux, lui ordonna-t-il. L’homme traqué enfonça ses mains gelées dans les poches trempées de sa vareuse ; ses ongles s’incarnaient dans ses paumes... Là-haut, une main souleva le couvercle du puits ; un buste se pencha au dessus du trou d’ombre. Soudain un faisceau lumineux perça les ténèbres, se promena un instant au dessus de l’eau.
- Bien ! La source n’est pas tarie.
Le soldat tira le câble, ramena un baquet rempli d’eau et s’aspergea le visage, espérant ainsi chasser son ivresse. Il laissa négligemment tomber la grosse corde et le seau dans l’herbe et il se soulagea ensuite sans plus de façon avant de retourner à sa beuverie non sans avoir gracieusement craché dans le trou et fait claquer le lourd couvercle.
L’eau commença à s'abattre ; en gouttelettes d’abord, fines et tièdes, ensuite en gouttes serrées, plus froides. Les nuages entraient en collision, se disloquaient, déversaient des masses d’eau. La pluie survenait en trombes, en zébrures, en rafales, en tourbillons, en bourrasques. Le vent clapotait, frappait, chantait, hurlait. Le tonnerre battait sa grosse caisse. Les éclairs zigzaguaient, remplissaient le ciel de feux d’artifices. Les soldats, le nez collé aux carreaux souriaient béatement. Quel réconfort de se savoir à l’abri, fut-ce dans une misérable bicoque, quand survient un orage tel qu’on n’en pas deux dans une décennie.
En bas, dans son trou, Léo se voyait prisonnier, prisonnier comme toujours. Cette fois cependant, il s’était enfermé lui-même.
7La tempête se calma au matin. Les soldats ronflaient depuis longtemps lorsque le sergent revint avec la brigade canine. Aussitôt détachés, les chiens s’élancèrent vers le puits en jappant come s’is eussent été atteints de rage. Le sergent souleva le couvercle : un corps flottait, les bras en croix, la tête dans l’eau.
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